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800 000 skis vendus chaque année : pourquoi en incinérer des centaines de milliers ?

800 000 skis vendus chaque année : pourquoi en incinérer des centaines de milliers ?
Recycler quelques centaines de milliers de skis chaque année a du sens © stock.adobe.com

800 000 skis vendus chaque année : pourquoi en incinérer des centaines de milliers ?

Des matériaux techniques, du bois, des métaux, des fibres, des polymères, beaucoup d’énergie pour les fabriquer... quelques années à dévaler les pistes, puis la benne et, trop souvent, l’incinérateur. Voilà le destin pour le moins absurde réservé à une partie des skis arrivés en fin de vie. Près de 800 000 skis sont commercialisés chaque année en France. Tous ne deviennent évidemment pas des déchets la même année et une partie connaît déjà une seconde vie, mais des centaines de milliers d’équipements finissent encore en déchetterie et peuvent être incinérés faute de filière de réemploi suffisamment développée.

Pas de seconde chance ?

Le paradoxe est saisissant. Un ski est précisément conçu pour être extrêmement résistant. Il doit supporter le froid, l’humidité, les chocs, les vibrations et d’importantes contraintes mécaniques. Toutes ces qualités deviennent soudainement sans valeur dès lors que le ski n’est plus considéré comme suffisamment performant pour descendre une piste. Et si, plutôt que de tenter de détruire ce matériau particulièrement résistant, nous utilisions justement sa résistance ?

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C’est l’idée défendue depuis plus de dix ans par ArtSkiTech. L’association savoyarde transforme des skis et snowboards usagés en mobilier, aménagements et même éléments de construction. Tables, bancs et objets décoratifs ne constituent ainsi que la partie la plus visible d’un potentiel beaucoup plus important.

Un ski n’est pas un déchet comme les autres

Recycler un ski est loin d’être évident. Et pour cause : ce qui fait sa qualité sur la neige constitue aussi son principal défaut lorsqu’il faut le recycler. Un ski moderne est un assemblage complexe de plusieurs matériaux solidement liés entre eux. Selon sa conception, on y retrouve notamment un noyau, souvent en bois ou en matériau synthétique, des fibres de verre ou de carbone, des résines, des éléments métalliques, une semelle en matière plastique et différentes couches composites. Le fabricant cherche précisément à obtenir un ensemble extrêmement solide et durable. Séparer ensuite proprement toutes ces matières pour les réintroduire individuellement dans des filières de recyclage est donc complexe. ArtSkiTech propose de contourner en partie le problème : plutôt que de décomposer le ski pour récupérer ses constituants, pourquoi ne pas réutiliser directement le ski comme matériau ? On passe alors du recyclage au réemploi. Et la différence est considérable.

Et si votre vieux Rossignol devenait une poutre ?

L’idée peut prêter à sourire jusqu’à ce que l’on regarde les propriétés mécaniques de l’objet. Un ski est long, relativement léger, flexible et particulièrement résistant. Des caractéristiques qui peuvent être exploitées dans des structures. ArtSkiTech travaille ainsi sur des abris à vélos, pergolas, hangars, abris bus, supports de panneaux photovoltaïques et différents projets de charpente faisant appel à des skis usagés. L’association estime à plus de 100 000 euros par mètre cube la valeur de la matière composite lorsqu’elle est intégrée à des skis neufs. Une fois le ski devenu inutilisable sur les pistes, cette matière perd pourtant presque toute valeur économique si aucune solution de réemploi n’existe. Le ski usagé peut alors devenir un substitut à une partie du bois, de l’acier ou du plastique qu’il aurait fallu acheter et produire pour réaliser une nouvelle structure. La logique de l’économie circulaire prend ici tout son sens : avant de chercher comment recycler un produit, commençons par nous demander si nous pouvons continuer à l’utiliser.

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400 000 skis réemployés : que pourrait-on en faire ?

ArtSkiTech pousse le raisonnement beaucoup plus loin. Si seulement la moitié des quelque 800 000 skis commercialisés chaque année pouvait, à terme, être collectée puis réemployée, 400 000 skis pourraient connaître une nouvelle existence. Selon les estimations avancées par l’association, cela permettrait d’économiser plusieurs milliers de mètres cubes de matières premières et représenterait un potentiel de 50 000 à 100 000 m² de charpentes ou de structures chaque année. Ces chiffres constituent des estimations du porteur du projet et non les volumes actuellement réemployés. Ils donnent néanmoins une idée du gisement potentiel. Car il ne s’agit pas de fabriquer quelques chaises colorées pour décorer les terrasses des stations de ski. Pour détourner massivement ces équipements de la filière déchets, il faut trouver des débouchés capables d’absorber des volumes importants. Le bâtiment et les aménagements extérieurs pourraient précisément constituer l’un de ces débouchés.

La montagne fabrique ses déchets... puis importe ses matériaux

Le projet soulève également une question plus large concernant l’économie des territoires de montagne. Stations, hôtels, restaurants, collectivités et exploitants de remontées mécaniques ont constamment besoin de mobilier, d’abris, de signalétique, d’aménagements ou de petites structures. Dans le même temps, ces mêmes territoires disposent chaque année de milliers de skis devenus inutiles pour leur fonction première. D’un côté, une ressource locale part vers une filière de traitement des déchets. De l’autre, de nouveaux matériaux sont achetés pour construire des équipements. Entre les deux, il manque encore une filière suffisamment structurée pour transformer massivement le premier en second. C’est précisément ce chaînon qu’ArtSkiTech cherche à développer.

Une aventure née en Chartreuse

L’histoire débute en 2015. Biel, artiste de cirque installé en Chartreuse, observe la quantité de skis présents dans les déchetteries et imagine un dôme géodésique fabriqué à partir de ces équipements. À Chambéry, d’autres pionniers travaillent au même moment sur la récupération du matériel de montagne afin de le remettre sur la neige ou de le transformer. Les initiatives se rejoignent et donnent naissance au collectif Géodeski. Universitaires, ingénieurs, skimans et artistes commencent à expérimenter ensemble les propriétés du ski comme matériau de seconde vie. Pendant dix ans, les prototypes et réalisations vont se multiplier.

SkiTEC a disparu, ArtSkiTech continue

L’aventure a pourtant connu un sérieux accident de parcours. Une coopérative, SkiTEC, avait été créée afin de structurer l’activité économique et de développer à plus grande échelle la collecte et la transformation des équipements. SkiTEC a finalement été liquidée en 2024. La disparition de la coopérative aurait pu signer la fin du projet. ArtSkiTech a choisi de poursuivre l’aventure et a repris les activités de recherche et développement, de prototypage, de production et d’accompagnement. Installée à Barberaz, près de Chambéry, l’association propose désormais ses réalisations aux particuliers mais également aux entreprises, collectivités et professionnels de la montagne. Elle commercialise du mobilier, réalise des créations sur mesure et propose également certains équipements à la location.

Recycler moins, réemployer davantage

Le cas du ski illustre finalement une limite de notre conception du recyclage. Nous avons pris l’habitude de considérer le bac de recyclage comme l’étape vertueuse ultime de la consommation. Pourtant, recycler nécessite de collecter, transporter, trier et transformer les matières. Et lorsque le produit est composé d’un assemblage complexe, l’opération peut devenir techniquement difficile ou économiquement peu pertinente.

Le réemploi intervient plus tôt dans cette chaîne

Un ski qui devient la structure d’un abri à vélos n’a pas besoin d’être intégralement broyé puis séparé en différentes matières avant que celles-ci soient transformées à nouveau. On conserve une partie de la valeur déjà incorporée dans l’objet lors de sa fabrication. C’est également ce qui rend la démarche particulièrement intéressante : ArtSkiTech ne cherche pas uniquement à donner une seconde vie esthétique au ski. L’association veut exploiter ses qualités physiques.

Le ski le plus écologique pourrait être celui que l’on ne fabrique pas

L’industrie du ski travaille depuis plusieurs années à réduire son empreinte environnementale, à utiliser davantage de matériaux recyclés ou biosourcés et à améliorer les procédés de fabrication. Ces efforts sont nécessaires. Mais il existe une autre piste, beaucoup plus élémentaire : exploiter plus longtemps les matériaux que nous avons déjà produits. Un ski trop ancien, abîmé ou dépassé pour être utilisé sur une piste n’a pas forcément atteint la fin de sa vie matérielle. Sa résistance mécanique, elle, n’a pas disparu avec sa capacité à négocier un virage. L’enjeu consiste donc à changer le regard porté sur l’objet. Ce vieux ski posé contre le mur du garage n’est peut-être pas un déchet. C’est potentiellement un morceau de pergola, un banc, un abri vélo, un support photovoltaïque ou une partie d’une future charpente. À l’heure où la raréfaction des ressources oblige à repenser nos façons de produire, envoyer massivement à l’incinération des objets que nous avons précisément conçus pour résister pendant des décennies ressemble de plus en plus à une aberration.

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