Pourquoi le mécénat constitue-t-il un véritable enjeu sociétal ?

Le mécénat, une forme de soutien en pleine expansion

Dans une situation budgétaire tendue où l’Etat limite ses investissements, le financement social évolue en multipliant les partenariats avec les entreprises. Hier « subventionneur », l’Etat a pour vocation aujourd’hui de faciliter les transactions entre les associations qui cherchent des fonds et les entreprises qui les soutiennent. Aujourd’hui, bien que la crise perdure, le mécénat est une forme de soutien en pleine expansion. Focus.

mercredi 27 mars 2013, par
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(mécénat|textebrut)

I. Les fondements du mécénat

L’arrêté du 6 janvier 1989 définit le mécénat comme « un soutien apporté sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire à une œuvre ou à une personne pour l’exercice d’activité présentant un intérêt général ». Pour Jacques Rigaud, d’Admical, association pour le développement du mécénat industriel et commercial, « le mécénat est une expression nouvelle de la société civile comme partie prenante de l’intérêt général. » Le développement de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) peut expliquer cette tendance car il conduit les entreprises à s’impliquer activement dans les grandes questions de société.

II. Etat des lieux du mécénat aujourd’hui

Le profil du mécénat évolue et épouse les formes de la crise. En effet, selon l’étude Admical, le mécénat concerne désormais tous les secteurs d’activité. Les entreprises les plus généreuses sont les PME (53%). Par ailleurs, la solidarité est devenue le premier domaine où interviennent les entreprises mécènes (66%). Elle passe devant le mécénat culturel qui vise plutôt à renforcer la personnalité de l’entreprise et son attractivité, en créant du lien avec les acteurs du territoire. Aussi, la recherche et le sport commencent à se faire remarquer. On rencontre dans ce dernier secteur des opérations de “mécénat croisé“ où actions sportives et solidaires se mêlent dans l’insertion et l’éducation.

Enfin, le mécénat d’entreprise en faveur de l‘environnement est plus récent. Les petites entreprises hésitent car elles s’engagent à plus court terme tandis que l’environnement requiert des projets de moyen et long terme. Globalement, on observe que 88% du mécénat d’entreprise se traduit sous forme financière même si le mécénat en nature (don de matériel, technologie, prêt de locaux, espace média...) et le mécénat de compétences se développent progressivement.

III. Les enjeux du mécénat

A l’origine guidé par une action à la seule initiative du chef d’entreprise, le mécénat bénéficie en premier lieu d’incitations fiscales intéressantes. En effet, la loi du 1er août 2003 ouvre droit à une réduction d’impôt sur les sociétés égale à 60% des montants engagés dans la limite de 0,5% du chiffre d’affaires total hors taxe, avec des avantages spécifiques pour les actions à vocation culturelle. En Juin dernier, le nouveau gouvernement envisageait de réduire le montant de ces exonérations fiscales. Cependant, la partie de ressources indispensables au secteur associatif et son rôle d’utilité sociale largement prouvé ont été privilégiés.

Par ailleurs, accomplir des actions citoyennes témoigne de la participation solidaire au développement économique et social de son environnement. Cela permet entre autres à l’entreprise de pouvoir rencontrer ses partenaires habituels dans un autre contexte, privilégiant la richesse et la diversité des échanges mais aussi l’affirmation de valeurs partagées et une réelle ouverture.

En second lieu, comme le souligne Jacques Rigaud, le mécénat est un « moyen de réflexion sur l’identité profonde de l’entreprise ». Il agit sur l’image globale de l’entreprise, et si les retombées sont difficiles à calculer, elles s’inscrivent cependant sur le long terme. L’affirmation de la citoyenneté économique de l’entreprise, de son engagement social et de ses valeurs est un moteur de fierté et d’implication forte des salariés. Comme le confirme Xavier Delattre de l’association “ apprentis d’Auteuil “, « nous développons de plus en plus ce principe de co-construction de nos programmes en lien avec des mécènes, l’Etat et les collectivités territoriales, afin de bâtir l’avenir des jeunes que nous accueillons. Ainsi, au-delà de la générosité, c’est bien un enjeu sociétal que le mécénat porte aujourd’hui ».

IV. Le mécénat culturel : un booster d’image pour l’entreprise

Pourquoi le mécénat constitue-t-il un véritable enjeu sociétal ? Le mécénat culturel est généralement plus coûteux que celui destiné à des actions solidaires ou à l’environnement. Il permet cependant à l’entreprise d’y gagner en termes d’image mais aussi de réaffirmer son engagement et sa responsabilité dans la vie du territoire. La Fondation Cartier est un exemple innovant car elle a non seulement réussi à favoriser la création contemporaine mais a également amélioré qualitativement l’art contemporain français. Créée en 1984 par Alain Dominique Perrin, alors Président de Cartier International, l’esprit de la Fondation est né de multiples inspirations et aussi des aspirations de l’artiste César qui pensait que ce que veulent les artistes « c’est avoir les moyens d’essayer, de monter des projets hors norme ». Il souhaitait pour cela la création « d’un lieu d’exposition libre et différent », la Fondation l’a créé, que ce soit dans le domaine de la photographie, de la peinture, de la vidéo, de la mode ou du spectacle vivant. Ainsi, comme le précise Alain Dominique Perrin, la Fondation a-t-elle « donné à l’art et aux artistes une fenêtre de liberté », en offrant un lieu de création artistique en même temps qu’un espace de rencontre entre l’art et le grand public par le biais des expositions qu’elle propose. Il ajoute que « Nous avons toujours été et nous sommes encore des novateurs. Ce qui veut dire que nous sommes libres, il n’y a pas de pouvoir au-dessus de nous. » De fait, le rayonnement de ses actions a permis d’améliorer considérablement l’image de Cartier notamment auprès de personnes qui ne porteraient pour rien au monde des bijoux Cartier.

V. Une marge de progression importante dans le domaine de la santé publique

Une marge de progression importante dans le domaine de la santé publique La santé représente une possibilité d’action pour tous les types d’entreprises quelle que soit leur taille car elles peuvent y entreprendre des actions ponctuelles ou à moyen terme. En France, l’association Mécénat Chirurgie Cardiaque - Enfants du monde a été pionnière en ce domaine. Elle représente maintenant un modèle en la matière car elle a permis à des enfants du monde entier souffrant de malformations cardiaques de venir se faire opérer en France en finançant l’intégralité des charges inhérentes à l’intervention. Mécénat Chirurgie Cardiaque parvient à ses fins en multipliant les partenariats avec des médecins bénévoles et l’ONG Aviation Sans Frontière qui facilite la mobilité des patients. De plus, elle récupère de l’argent en organisant des événements et grâce aux dons des particuliers. Mais surtout, la plus forte participation est le fait d’entreprises qui couvrent aujourd’hui 42% des apports financiers. Johnson & Johnson, Cadum, ou encore l’entreprise de travaux publics Colas la soutiennent ainsi. Cette action a permis à Mécénat Chirurgie Cardiaque d’obtenir le statut d’association Reconnue d’Utilité Publique.

Ainsi, dès 2009, Optic 2ooo s’est engagé dans le mécénat d’entreprise auprès de l’Institut de la Vision. Le Pr José-Alain Sahel, ophtalmologiste récompensé pour ses travaux sur les cellules de la rétine, et patron de l’institut de la vision qui regroupe quinze équipes de recherche, a rencontré la fondation Optic 2ooo par l’intermédiaire d’une personne malvoyante à l’origine de la création d’un centre de basse vision dans les favelas au Brésil. Depuis leur rencontre, l’enseigne a financé plusieurs projets et vient de renouveler ce partenariat, ce qui sécurise financièrement l’Institut. Comme le souligne le Pr Sahel lors d’une récente interview, « le mécénat permet de mener des projets à risques, comme l’optogénétique, que maintenant tout le monde trouve formidable, mais qu’il a fallu amorcer nous-mêmes pour montrer que ça marchait ! Le mécénat permet de mettre en pratique de nouvelles idées, d’avoir une certaine liberté de pensée, une liberté d’action. Il y a un véritable enjeu sociétal car les chercheurs qui travaillent à l’institut savent ainsi que ces fondations, les partenaires et les patients s’intéressent à ce qu’ils font. »

VI. L’environnement, un secteur encore trop peu investi

L'environnement, un secteur encore trop peu investi Outre la longévité des engagements, « la difficulté pour ces entreprises à identifier des projets pour lesquels elles pourraient utilement s’investir » constitue selon Mme Jouanno, Secrétaire d’Etat à l’Ecologie, le second facteur défavorable aux actions de mécénat dans l’environnement. Pourtant, elle rappelle que « c’est un outil indispensable pour accélérer la mutation écologique de la société ». Dans ce but, le Ministère du développement durable a déjà conduit la « mission mécénat d’entreprise » pour développer des « politiques volontaristes de soutien au développement du mécénat pour l’environnement » et valoriser l’innovation dans différents domaines tels que la biodiversité, la protection des milieux, la prévention des risques… Le Groupe Axa, un leader mondial de l’assurance, s’est engagé depuis peu dans le mécénat d’environnement avec l’ONG Care. Comme le précise Henri de Castrie, PDG du groupe, « je me réjouis de ce partenariat avec Care associant par ailleurs les collaborateurs d’Axa, qui auront ainsi l’occasion de mettre à profit leurs compétences et leur enthousiasme à travers des programmes de formation à la prévention des risques ». Care promeut entre autres de nombreuses actions de protection de l’environnement comme des campagnes d’éducation et de formation, la lutte contre la désertification, le contrôle de l’utilisation des pesticides… Dans son partenariat avec Axa, elle se positionne sur deux axes : un programme de recherche international sur l’impact des changements de précipitation sur les flux migratoires et les risques d’insécurité alimentaires des populations les plus vulnérables, une série de programmes de sensibilisation à la prévention des catastrophes naturelles pour réduire l’impact humain et économique de ces catastrophes.

Même en proie à la crise, le mécénat poursuit son développement en France. Une tendance qui ne doit pas pour autant nous faire occulter que les mécanismes d’incitation au mécénat sont la nécessaire contrepartie d’un désengagement de l’état que tout le monde redoute aujourd’hui dans le domaine de la solidarité. Cure d’austérité oblige.

Camille Stephanois

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