L’antispécisme est compatible avec le fait de manger des animaux

lundi 20 novembre 2017

Se revendiquant de l’antispécisme, les véganes refusent toute exploitation animale. Or, pour l’auteur de cette tribune, l’antispécisme n’est en rien incompatible avec le fait d’élever et de manger des animaux, «  le principal étant de vivre en harmonie avec son territoire et de se nourrir en conscience de ce qui fait sens  ».

Pierre-Étienne Rault est paysan éleveur (brebis et vaches) dans le Morbihan. Il est également l’auteur du livre Végano-sceptique. Regard d’un éleveur sur l’utopie végane (les éditions du Dauphin).

Pierre-Étienne Rault avec ses vaches

Le terme «  spécisme  » apparaît pour la première fois au cours de l’année 1970 dans les propos d’un psychologue : le Britannique Richard D. Ryder. L’objet du néologisme était de souligner l’attitude discriminatoire de l’homme à l’égard des autres espèces. Son auteur entendait par là dénoncer l’exclusion des animaux de la sphère morale et juridique. La terminologie «  spécisme  » était également motivée par l’intention de dresser un parallèle avec d’autres formes de discrimination, tels le racisme ou le sexisme. Ainsi, l’antispéciste renvoie l’image de celui qui refuse que l’on attribue à l’homme une position hégémonique l’autorisant à dominer, à exploiter et à réifier les autres espèces au motif arbitraire de leur infériorité.

Si on se réfère à l’origine du mot, l’«  antispécisme  » devrait donc apparaître comme un courant de pensée charriant des valeurs aussi nobles et importantes que l’altruisme, la justice ou l’égalité. Et bien sûr, une telle signification de l’antispécisme induirait alors que l’on accorde à celles et ceux qui s’en revendiquent des qualités d’humilité, de bienveillance et d’intégrité sur le plan moral. Sauf que voilà, l’antispécisme, aussitôt introduit dans le langage, est tout de suite devenu un mot auquel les militants de la cause animale ont choisi de s’identifier. Et c’est ainsi qu’une petite communauté d’individus, affichant sans gêne leurs désirs d’extinction des races animales domestiquées, a fait de l’antispécisme l’étendard philosophique de leurs revendications.

Assumer et honorer que l’humain soit un mammifère 

Alors, on pourrait se dire «  après tout, pourquoi pas  » et puis ne pas trop accorder d’importance à cette prise en otage du concept antispéciste. Seulement, il est des fois où un petit problème risque tout de même de pointer. C’est le cas, par exemple, lorsque dans un débat, un défenseur du droit à manger de temps à autre un bon beefsteak, acculé dans une impasse dialectique, en vient à tenter de justifier le spécisme.

Ce scénario funambulesque, certains d’entre vous se souviennent peut être l’avoir déjà vu, sur le petit écran, dans l’émission «  On n’est pas couché  », avec M. Caron dans le rôle du gentil antispéciste et M. Moix dans le rôle du spéciste embarrassé qui, finalement, s’embourbe opiniâtrement en affirmant — entre autres inepties — que l’homme n’est pas un animal.

Pour autant, quand on est en désaccord avec quelqu’un qui se dit antispéciste, la situation ne nous convie pas à la seule échappatoire consistant à tenter de défendre le spécisme.

Partant du principe que toute forme de vie tient du miracle, j’ai écrit dans Végano-sceptique que «  je vénère l’huître autant que mes agneaux, et mes agneaux autant que mes propres enfants  », en n’omettant pas, toutefois, de préciser que la vénération résonne en moi comme l’expression d’une reconnaissance et non comme la manifestation d’un quelconque état affectif. Car la distinction est maîtresse. D’un côté, on a l’amour, la passion, l’empathie, qui sont des émotions parmi d’autres appartenant au domaine de l’affect. Et de l’autre côté, on a la révérence et la gratitude, qui sont des considérations autonomes, détachées de l’affect et portées par le regard affûté de notre conscience. Reconnaître un être vivant, c’est donc le respecter pour le miracle qu’il représente. En considérant bien ceci et en s’inclinant devant le fait que toute hiérarchisation des miracles est une entreprise impossible, on peut alors convenir qu’aucune espèce ne peut se prévaloir objectivement d’une quelconque supériorité à l’égard d’une autre.

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Par ailleurs, il est important de souligner que la reconnaissance des autres passe inévitablement par la reconnaissance de soi, de sa nature propre. Or, là-dessus, les avis s’avèrent à peu près unanimes : l’humain est un mammifère vivant en société sur un territoire où il a été en mesure de développer son ingéniosité adaptative. Par conséquent, reconnaître, c’est aussi assumer et honorer ce que l’on est, c’est-à-dire des êtres qui ont trouvé en la chasse d’abord, puis en l’élevage ensuite, des moyens de subsister.

La pleine considération de la nature miraculeuse de l’origine des êtres vivants 

Ainsi, pour moi, l’antispéciste végane commet deux maladresses de taille qui devraient lui suggérer de rectifier son jugement vis-à-vis de son appartenance idéologique.

  • La première est d’estimer que la reconnaissance est une manifestation unilatérale que l’on applique à l’égard des autres mais pas vis-à-vis de soi-même. Par ce biais, l’animalité de l’homme est refoulée. La prédation consciente, constitutive des lois de la Nature n’est plus respectée. Et l’homme devient alors un hors-la-loi de la république du vivant  ;
  • La deuxième maladresse émane d’une confusion profonde entre la reconnaissance et l’état affectif. Quiconque se fera le spectateur d’une scène de mise à mort consentira à éprouver des émotions d’intensités différentes selon que la victime est un humain, un bovin, un amphibien ou un insecte. Et nul doute alors que la mort d’une vache causera infiniment plus de peine que celle d’un moustique. Car l’effet naturel du comportement empathique se traduit par une hiérarchisation spéciste qui s’exprime par le biais d’une gradation fondée sur des similitudes physiques ou comportementales avec l’espèce humaine. Ainsi, dès lors que l’on intègre à l’antispécisme une dimension affective, le concept s’écroule comme un château de cartes. Car, naturellement, l’effet empathique nous ramènera toujours à porter une attention supérieure à l’égard des êtres qui nous ressemblent.

L’antispécisme que je revendique est donc fondé sur le principe d’une reconnaissance égalitaire de l’ensemble des êtres vivants par la pleine considération de la nature miraculeuse de leurs origines. Il n’est pas incompatible avec le fait d’élever des animaux. Et il ne l’est pas plus avec le principe d’en manger. Le principal est de vivre en harmonie avec son territoire et de se nourrir en conscience de ce qui fait sens.

Ainsi, paradoxalement à l’idée communément répandue, l’antispécisme nous convie à travers son prisme à reconsidérer l’élevage, en lui donnant une résonance plus profonde. Car l’élevage n’est pas seulement une relation de travail avec les animaux, il est une manière poétique d’habiter le monde. Il est une révérence à la vie, à sa complexité, à son génie.


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  • Végano-sceptique. Regard d’un éleveur sur l’utopie végane, de Pierre-Étienne Rault, préfacé par Marie Astier (Reporterre), , novembre 2017, 168 p., 13,80 €.
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Source : Courriel à Reporterre

Photos : © Marcel Mochet

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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