Dans la forêt des Chambarans, opposants et zadistes poursuivent la lutte contre Center Parcs

samedi 16 décembre 2017

«  À bientôt dans les bois  !  » L’invitation est lancée par les zadistes qui logent dans le bois de Roybon et qui fêtent ce samedi 16 décembre leur troisième hiver d’occupation. Enjeu : empêcher la construction d’un Center Parcs par le groupe Pierre et Vacances. Reporterre fait le point sur cette lutte pour préserver une grande forêt.

"-" Lyon, correspondance

Cela fait déjà dix ans que Pierre et Vacances a décidé de poser les briques de son Center Parcs dans la forêt des Chambarans. À cinq kilomètres de Roybon (Isère), le groupe français souhaitait s’implanter sur près de 200 hectares, avec une bulle géante chauffée à 29 °C. Mais depuis le lancement du projet en 2007, le chantier traîne. Alors qu’il devait être achevé en 2017, il n’a toujours pas commencé : dans la forêt, il y a une zone à défendre en ébullition tandis que se poursuit un bras de fer juridique.

D’un côté, Pierre et Vacances et son projet de Center Parcs promettant 700 emplois directs, les élus locaux et régionaux, qui misent sur les retombées financières pour leur territoire et les entreprises du BTP. De l’autre, les opposants au projet : l’association plus formelle Pour les Chambaran sans Center Parcs (PCSCP), l’association informelle Quelques opposants au Center Parcs (QoCP), et les zadistes qui occupent les bois depuis l’hiver 2014, sans oublier les soutiens de la Frapna et des élus EELV de la région. «  Le problème du Center Parcs, explique Patricia Moscone, présidente de PCSCP, c’est qu’il est situé sur les aires d’alimentation d’un aquifère qui donne de l’eau potable à toute la région, et qui a été décrété valeur patrimoniale et est protégée pour les générations futures.  » Au total, près d’une cinquantaine d’espèces protégées et leur habitat sont menacés par le parc de vacances.

Une caractéristique écologique que n’avait pas pris en compte Gérard Brémond, PDG de Pierre et Vacances, quand il a écrit à André Vallini, président du conseil général de l’Isère, pour lui annoncer que le cinquième Center Parcs de France allait s’implanter près de Roybon.

«  C’était un lieu où j’allais me promener, et un beau jour je me pointe dans le bois des Avenières, et je vois qu’un petit chemin s’était transformé en chemin carrossable, se rappelle Henri Mora, un des fondateurs de QOCP. Deux mois après, nous apprenions le projet dans la presse.  » Une première esquisse d’opposition s’est alors organisé pour protéger la forêt. Au printemps 2009, les contestataires ont affermi la lutte au sein de Quelques opposants au Center Parcs : pétitions, collage d’affiches et balades en forêt ont été organisés pour sensibiliser les habitants au projet. Une seconde association s’est constituée à la fin de l’année. Pas de quoi inquiéter Pierre et Vacances, dont le permis de construire a été signé en 2010. Mais l’autorisation a été attaquée en justice devant le tribunal administratif par PCSCP, qui multiplie les recours pour ralentir le projet.

La mort de Rémi Fraisse à Sivens met en lumière les luttes des zadistes à travers la France

Sur le terrain, pro-Center Parcs et opposants mènent une joute ininterrompue : en juin 2014, l’association Vivre en Chambaran, soutenue par les élus, les commerçants et les artisans, a réuni près de 1.000 personnes au stade de Roybon. Cependant, la commission d’enquête «  Loi sur l’eau  » a émis un avis défavorable au projet, contrebalancé quelques mois plus tard par le conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (Coderst), qui a rendu, lui, un avis plus clément. Sous l’impulsion du préfet, deux arrêtés concernant la loi sur l’eau et les espèces protégées ont été signés en octobre 2014, laissant le champ libre à Pierre et Vacances pour déployer ses engins de construction. Mais, dès les premiers travaux de déforestation, le PCSCP a organisé des manifestations aux abords du chantier. Le 26 octobre, la mort de Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive sur le site de Sivens, a mis en lumière les luttes des zadistes à travers la France, et renforcé la mobilisation contre le Center Parcs. Fin novembre, mille manifestants ont pénétré sur le chantier et occupé les lieux, stoppant les travaux et semant les graines de la future zad (pour tous les événements avant fin 2014, ).

Un chantier de charpente terre-paille à la barricade Sud.

Les opposants au projet et Pierre et Vacances se sont affrontés devant les tribunaux administratifs sur trois dossiers concernant respectivement les espèces protégées, l’assainissement des eaux usées et la loi sur l’eau. Gagnant sur les deux premiers sujets, les membres du PCSCP n’ont essuyé une défaite que dans le dossier espèces protégées. «  Pierre et Vacances s’est alors pourvu en cassation sur l’assainissement, détaille Patricia Moscone. Le Conseil d’État a refusé ce pourvoi, mais le groupe a fait la même chose sur l’eau et le Conseil d’État a cette fois estimé la demande légitime. (...) Ce que nous espérons aujourd’hui, c’est que le Conseil d’État ne va pas casser le jugement loi sur l’eau des chambres de .  »

La dernière passe d’armes juridique sur ce pourvoi est récente. Patricia Moscone est justement en train d’y travailler quand Reporterre la contacte : un arrêt du Conseil d’État en date du 22 février 2017 a modifié les critères de définition d’une zone humide, un point de détail qui réduit les 76 hectares de compensation nécessaires sur la zone du projet de Center Parcs à… 5,6. «  Avant, on définissait une zone humide par le caractère pédologique, c’est-à-dire l’analyse des sols, et par le caractère floristique qui venait confirmer le premier critère, bien qu’il ne soit pas nécessaire d’avoir les deux. Désormais, il fallait avoir les deux critères en même temps. C’est une aberration, comme dire que la lune est carrée  !  » s’emporte la présidente de Pour les Chambaran sans Center Parcs. L’arrêt fait ruer dans les brancards la communauté scientifique.

Une chance, car le point de loi avait échappé aux opposants du Center Parcs : «  C’est nous qui avons dû aller chercher cette information. Sinon, les avocats de la partie adverse auraient joué le jeu en espérant qu’on ne s’en rende pas compte.  » En réaction à la levée de boucliers, le ministère de l’Ecologie fait paraître une qui vient préciser l’arrêt du Conseil d’État. «  Ils ont fait un rattrapage, estime Patricia Moscone, parce que les magistrats avaient redéfini les zones humides à l’encontre des études scientifiques faites depuis des années. Maintenant, il y a plusieurs cas où, en l’absence de végétation, on se réfère au seul critère des sols.  » Un cas qui est justement celui de Roybon.

«  La cabane a brûlé très vite : c’était une construction en palette  » 

Loin du Palais-Royal, les confrontations entre pro et anti restent vives. «  C’était un peu agité en octobre, on voyait les voitures de gendarme passer régulièrement  », confie Sylvie, qui a élu domicile sur la Zad au printemps 2010. Le passage d’un huissier dans la forêt pour constater la présence des zadistes n’a pas arrangé les choses : «  On a eu des rumeurs qu’ils préparaient une expulsion.  » «  Pendant une semaine, il y a eu une pression sensible, explique Martin, un des camarades de Sylvie, un pic de présence policière qui s’est vite calmé. Mais nous avons maintenu notre tension un bon mois.  »

Sans lien apparent avec la présence policière, la Zad a également subi un sabotage à la même période. Le 5 octobre dernier, la cabane Palette palace a été incendiée en pleine journée. «  On ne sait pas qui à fait ça, rapporte Sylvie, la cabane a brûlé très vite : c’était une construction en palette.  » Au même moment, quatre arbres ont failli être abattus de l’autre côté de la Zad. «  C’était des abattages pour pouvoir les faire tomber sur la barricade nord, raconte Martin, mais les coupes étaient mal faites. Ce ne sont pas des bûcherons du coin qui ont fait le coup, en tout cas : les arbres ne sont pas tombés.  » Des malveillances qui sont loin d’être les premières : entre autres dégradations, la guérite de la cabane Maquizard avait déjà été incendiée par deux cocktails Molotov en février 2015.

Les vestiges de l’incendie de la cabane Palette palace.

Face à toutes ces pressions, les zadistes ont renforcé le maillage des opposants au Center Parcs. «  Cela a permis la réactivation des réseaux concernés par ce projet, indique Martin, on a organisé des événements pour se retrouver à la Zad, relancer des constructions avec des personnes alentours… C’est une forme de restimulation de tout le réseau de lutte pour permettre aux gens de revenir sur place, se ré-informer, se questionner sur les actions qui gravitent autour de cet endroit.  » Une stimulation qui atteindra , avec une journée d’activité : ballade dans la forêt commentée par les forestiers, grand repas commun, une course d’orientation, un grand feu de bois et une scène ouverte en soirée… «  De 17 heures à 20 heures, il y aura des moments de discussion, précise Sylvie, des copains du Jura viennent présenter ce qui se passe par chez eux, on a beaucoup de coordination avec eux pour lutter contre les projets de Center Parcs. Des jeux, un grand feu de bois, une scène ouverte…  » Tout un programme pour ceux qui se sont donné rendez-vous dans les bois.

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Source : Moran Kerinec pour Reporterre

Photos : DR

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